R E P E R T O R I O


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A M E R I C A N O


Segunda nueva época N.° 35, Enero-Diciembre, 2025

ISSN: 0252-8479 / EISSN: 2215-6143



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La construction de l’identité antillaise à travers trois personnages principaux dans le roman La Vie Scélérate de Maryse Condé

La construcción de la identidad antillana por medio de tres personajes principales en la novela La Vie Scélérate de Maryse Condé

West Indian identity construction through three main characters in the novel La Vie Scélérate of Maryse Condé

Renato Ulloa Aguilar

Universidad de Costa Rica

San José, Costa Rica

ORCID : 0000-0003-0987-1913

renato.ulloa.aguilar@ucr.ac.cr

Résumé

Cet article prétend donner un panorama général du processus de construction de l’identité dans la littérature antillaise postcoloniale d’expression française ; particulièrement dans l’œuvre de l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé. À travers diverses approches théoriques, on analyse les caractéristiques physiques et morales des trois personnages principaux du livre La Vie Scélérate afin de retrouver les traits identitaires caractéristiques de la société antillaise.

Mots clé: littérature antillaise, littérature postcoloniale, littérature francophone, construction de l’identité, société antillaise

Resumen

Este artículo busca mostrar un panorama general del proceso de construcción de la identidad en la literatura antillana poscolonial de expresión francesa, particularmente en la obra de la escritora guadalupana Maryse Condé. A partir de diversos enfoques teóricos, se analizan las características físicas y morales de los tres personajes principales de La Vie Scélérate con el fin de revelar los rasgos identitarios propios de la sociedad antillana.

Palabras clave : literatura antillana, literatura poscolonial, literatura francófona, construcción de la identidad, sociedad antillana

Abstract

This article aims to provide a general overview of the process of identity construction in postcolonial French-speaking West Indian literature; particularly in the work of the Guadeloupean writer Maryse Condé. Through various theoretical approaches, we analyze the physical and moral characteristics of the three main characters of the book La Vie Scélérate in order to find the identity traits characteristic of West Indian society.

Keywords: West Indian literature, postcolonial literature, construction of identity, West Indian society.

Introduction

La littérature caribéenne d’expression française est une littérature récente, datant du début du XX siècle ; cette littérature est caractérisée par un constant processus de quête et de construction de l’identité. Une identité qui a été volée par les colonisateurs européens qui se sont appropriés des territoires insulaires du bassin caribéen pendant le passé ; c’est pour cela qu’on trouve essentiel faire très attention aux processus de construction des personnages principaux des œuvres littéraires de la Caraïbe francophone -spécialement ceux des œuvres de Maryse Condé- afin de mieux comprendre ce processus dans la société antillaise.

La présentation de diverses théories concernant la construction de l’identité chez l’Antillais, ainsi que les théories présentant les problèmes de la quête de l’identité et les divers soucis de la construction de l’identité sociale, nous aideront à effectuer une meilleure analyse des personnages choisis.

Dans notre recherche, on se consacrera à l’étude du portrait physique et moral de trois personnages principaux de l’œuvre La Vie Scélérate, dans le but de nous laisser entrevoir comment l’écrivaine se sert de ces personnages pour intégrer les caractéristiques propres à l’être antillais, de même que celles des principaux référents théoriques comme l’Antillanité et la Créolité et de cette façon nous restituer une identité antillaise par ses personnages.

Cadre théorique

1.1 La construction de l’identité

Le sujet de la construction de l’identité est un thème récurrent dans la littérature antillaise ; un peuple à qui on a volé et effacé sa propre identité pour lui en imposer une autre ne pouvait pas ignorer ce fait. À ce propos, María Gracia Caballos (2001) nous dit que :

L’Antillais, conditionné dans son avenir pour une histoire complexe, il porte en soi, par naissance, une triple confluence ; les réminiscences de son origine africaine, les restes des anciens peuples américains et ce que la métropole lui a imposé, c’est-à-dire, des lois qu’il ne comprend pas, une religion qu’il ne partage pas, une langue qui n’est pas la sienne et une situation de déracinement comme conséquence de la période de l’esclavage et de soumission dans laquelle il a été immergé dès son extradition forcée. (140)

Une autre auteure qui a abordé le sujet de l’identité dans la littérature francophone est Habiba Jemmali (2013), pour elle la question de l’identité -dans l’œuvre francophone- est devenue une sorte de psychose presque incontournable ; elle transcende ainsi l’espace scriptural de l’écrivain, car l’auteur ambitionne délimiter sa nature de colonisé versus celle de décolonisé à partir de la construction de son récit (18). Sans doute, la question identitaire jouit dans un aspect dual où interviennent les identités collectives et les identités individuelles afin d’en (re)construire une seule.

1.2 Le postcolonialisme et la littérature postcoloniale

Boizette (2013) affirme que le postcolonialisme serait d’abord une sorte de critique de l’européocentrisme de l’Occident qui prétend réduire à un statu d’objet d’analyse le reste du monde, en possédant le monopole de tout ce qui concerne les champs théoriques et académiques.

Pour Homi K. Bhabha, cité par Boizette (2013 : 2), la théorie du postcolonialisme témoigne « des forces inégales et inégalitaires de représentation culturelle qui sont à l’œuvre dans la contestation de l’autorité politique et sociale au sein de l’ordre mondiale moderne ».

Jean-Marc Moura (2019 : 30-32), dans son œuvre intitulée Littératures francophones et théorie postcoloniale, établit une différence entre les termes « post-colonial » et « postcolonial » ; pour lui le terme « post-colonial » désigne tout ce qui est postérieur à la période coloniale, tandis que le « postcolonial » fait référence à des pratiques de lecture et d’écriture intéressées par les phénomènes de domination, et particulièrement par les stratégies de mise en évidence, d’analyse et d’esquive du fonctionnement binaire des idéologies impérialistes. Moura continue ses propos en disant qu’il faut entendre le mot « postcolonial » dans un sens proprement chronologique en prenant pour référence un ensemble de phénomènes politiques internationaux, sur la base (le plus souvent) d’une communauté linguistique. À partir de cette idée, l’auteur construit une opposition binaire entre colonial et postcolonial et il dit que le colonialisme serait le marqueur déterminant de l’histoire.

1.3 L’Antillanité

L’Antillanité se voit donc comme un projet de libération nationale, propitiateur du libre développement de la créolité, toujours en retrait face à la dépendance politico-culturelle exercée par la Métropole. Le concept d’Antillanité a été modelé à la fin des années soixante par Édouard Glissant considéré comme l’un des grands écrivains martiniquais.

Pour Glissant (1997 : 729) - dans son livre Le Discours antillais - la culture antillaise s’est forgée à partir d’une organisation pyramidale, issue du système de plantation -spécialement- de la canne à sucre, mais aussi du maïs, du piment et du tabac. Cette organisation pyramidale, ayant à la base les Africains et au sommet l’Européen, était l’espace de coexistence de diverses cultures, langues et habitudes venues d’ailleurs et amalgamées dans les Antilles.

De son côté, Bernabé (1992 : 28) signale que plus qu’un concept, un véritable mouvement littéraire, l’Antillanité, rejette les illusions engendrées par ce qu’il appelle les arrière-mondes, c’est-à-dire l’Europe et l’Afrique. L’Antillanité réalise le projet de domicilier l’écriture des Antilles dans son champ naturel, là où elle a eu son éclosion.

Pour Corzani et al. (1998 : 139), l’Antillanité s’appuie sur l’histoire et la culture particulière des îles et sur une « créolité » issue du syncrétisme et du métissage ; il affirme que l’Antillanité se constitue comme une idéologie plus réaliste en contraposition à la Négritude, étant donné que cette première est mieux adaptée à la réalité humaine locale, tout en prenant compte des Blancs créoles, des Indiens, des Syro-libanais, ainsi que de tous les immigrés de races diverses qui peuplent les Antilles et qui ne se sentaient pas concernés ni identifiés avec l’idéologie de la Négritude ; maintenant ils pourront -selon l’auteur- adhérer à un projet qui, loin de les exclure, les invite à prendre en main le destin de leur pays.

1.4 La théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner

La théorie de l’identité sociale, créée par Tajfel1 et Turner2 (1979), est utilisée pour étudier les conflits présents dans intergroupes ; les auteurs ont tout d’abord établi une distinction conceptuelle entre les comportements interindividuels et les comportements intergroupes. Ces deux types de comportement sont situés d’une part et d’autre d’un continuum sur lequel seront placées les diverses formes de comportement social. Pour Licata (2007 : 20) « la théorie de l’identité sociale se focalise sur les relations entre groupes sociaux plutôt que sur les relations entre individus et groupes d’appartenance. » L’auteur ajoute que : « selon la théorie de l’identité sociale, sur les deux extrémités du continuum se situent d’un côté les interactions entre deux ou plusieurs individus qui sont entièrement déterminées par leurs relations interpersonnelles et par leurs caractéristiques individuelles ; elles ne sont pas influencées par les catégories ou par les groupes sociaux auxquels appartiennent les individus. De l’autre côté du continuum se trouvent les interactions entre deux ou plusieurs individus (ou groupes d’individus), ces interactions sont entièrement déterminées par leurs appartenances groupales. » (2007 : 21)

D’après Autin (2010 : 2), la théorie de l’identité sociale postule que la seule catégorisation en deux groupes différents entraîne la discrimination à l’encontre de l’exogroupe dans le but d’établir une différence dans son groupe. C’est-à-dire, si au sein d’une société quelconque surgit une division parmi ses membres, cette séparation aboutira à la formation de deux groupes distincts et un de ces deux groupes deviendra dominant, ayant tendance à isoler l’autre afin de marquer une différenciation et de cette manière mettre en valeur sa primauté.

Selon Tajfel et Turner (1979, 1986 : 33-48), un groupe est une collection d’individus qui se perçoivent comme membres d’une même catégorie, qui attachent une certaine valeur émotionnelle à leur propre définition et qui ont atteint un certain degré de consensus concernant l’évaluation de leur groupe et de leur appartenance à celui-ci. Donc, l’existence d’un groupe dépend entièrement du moment où l’individu prend conscience d’en faire partie.

1.5 L’identité

Les divers champs d’actions de l’être humain n’ont pas échappé à la question de l’identité ; comme l’a dit Aydinalp (2017 : 283), avec l’arrivée de l’ère postmoderne toute sorte de tâche de centralisation s’est dégagée pour laisser la place à un jeu de décentralisation et de mouvance. Cette dynamique s’est fait ressentir particulièrement dans la littérature. La littérature est devenue un champ dans lequel « l’identité » se revêt plusieurs dimensions qui s’ouvrent vers une dynamique et une différenciation... Donc, la littérature devient le lieu de rencontre de tous ces constituants identitaires à travers la narration et l’écriture quant au matériel linguistique et culturel.

Selon Dubar (2007 : 11), l’identité dans sa définition étymologique latine veut dire « ce qui reste de même au cours du temps » donc, la définition d’identité d’après cette explication ne serait pas une notion fixe, elle changerait tout le long de la vie d’un individu.

Pour Dorais (2004 : 2), l’identité est définie comme la façon dont l’être humain construit son rapport personnel avec l’environnement. Donc, on pourrait dire que d’après la définition donnée par Dorais l’identité de l’individu est étroitement liée au milieu dans lequel il vit ; pourtant l’identité dépend entièrement des conditions de vie de l’être humain, mais en plus de son rapport avec les autres. Comme ces deux aspects ne sont pas fixes, vu qu’ils peuvent changer, cela nous amène à définir l’identité comme un concept instable et en pleine transformation.

Pour Vinsonneau (2002 : 4), le concept d’identité peut être compris comme une dynamique évolutive, par laquelle l’acteur social, individuel ou collectif, donne sens à son être… Cette dialectique (au sens d’intégratrice des contraires) offre à chacun les moyens de se rendre semblable à autrui tout en s’en différenciant. En intégrant l’autre dans le même, tout en réalisant le changement dans la continuité, la dynamique identitaire génère une apparente constance, qui procure à celui qui la déploie un sentiment d’identité.

Pour Richard Wittorski (2008 : 199), il existe un nouveau concept d’identité, celui d’identité sociale, selon les sociologues cette identité serait liée à l’histoire d’une société. Donc, avant de définir toute identité, il faudrait d’abord connaître l’histoire de la société dans laquelle l’individu ou les individus se développent pour mieux se faire une idée d’autrui. Selon Wittorski, la notion d’identité sociale, en psychologie sociale, est synonyme d’identité collective et c’est à partir des années 70 et grâce aux travaux de Tajfel que la problématique de l’identité est liée à celle de la catégorisation sociale et donne naissance à la théorie de l’identité sociale. La théorie de l’identité sociale a été présentée auparavant dans ce travail de recherche.

Analyse

À travers la construction des portraits physiques et moraux des personnages notre objectif sera : démontrer comment l’auteure manie les particularités du Roman Antillais, à son gré, au moyen de ses personnages, afin de mettre en évidence le caractère identitaire des peuples antillais nourri par les caractéristiques des courants tels que l’Antillanité et la Créolité.

Tout d’abord, on va commencer par brosser le portrait du père fondateur de la famille Louis, Albert Louis père, puis celui de Liza, sa première femme et mère de Bert (Albert Louis fils), et enfin on présentera celui d’Élaïse, deuxième femme d’Albert et mère des autres enfants de la dynastie des Louis.

On a décidé de choisir ces trois personnages parce qu’ils représentent d’une certaine manière les différentes caractéristiques de la société antillaise ; Albert, l’homme robuste de la plantation avec de grands désirs de changer de vie et de chercher un meilleur avenir loin de la canne à sucre. Liza, la jamaïcaine, émigrée à Panama avec toute sa famille afin de mieux gagner la vie, elle représente les Antillais qui décident de quitter leurs pays pour s’aventurier vers d’autres horizons, dans l’espoir d’avoir un meilleur avenir. Et finalement Élaïse, l’institutrice qui grâce à son effort et à ses études a plus d’opportunités d’avoir une meilleure vie. Elle représente pour ainsi dire la nouvelle société antillaise, une société mieux préparée pour faire face à un avenir loin des plantations.

1.1. Albert Louis père

Comme on l’avait déjà mentionné, Albert Louis est le fondateur d’une vaste dynastie, Les Louis ; personnage principal de l’histoire, d’un caractère fort et dur peut-être forgé à la lumière des événements difficiles de sa vie.

Grâce à la description faite par Coco -l’arrière-petite-fille d’Albert- qui prend le rôle de narratrice omnisciente dans l’œuvre, on apprend qu’il était un homme jeune pour l’époque, âgé d’une trentaine d’années.

Mon aïeul Albert Louis qui n’était encore l’aïeul de personne, mais un beau nègre d’environ trente-deux ans, je dis bien environ, car en ce temps-là, comme chacun sait, on ne se souciait guère d’état civil, simplement les gens de la plantation se rappelaient qu’il était né l’année du terrible cyclone qui avait couché arbres et cases d’un bout à l’autre de la Basse-Terre comme de la Grande-Terre… (Condé, 1987 : 13)

En poursuivant le récit, en plus de son âge, on met aussi en évidence le fort caractère d’Albert qui face aux injustices de la plantation ne peut pas s’empêcher d’exploiter en colère : « C’est fini ! C’est la dernière fois que je viens ici chercher ma paye comme un chien ! » (Condé, 1987 : 13).

L’auteure veut nous montrer en plus de l’exacerbation du personnage, la cruauté vécue dans les sociétés de plantation comme celle de la Guadeloupe ; d’après le concept de l’Antillanité, la culture des Antilles s’est construite à partir de l’organisation pyramidale propre aux systèmes de plantation, particulièrement ceux de la canne à sucre et du tabac dans le cas des Antilles. Selon Glissant (1997), il faut remarquer que la plantation jouit d’une place importante dans le processus de construction de l’identité des peuples des Antilles ; c’est là-bas où les différentes langues, cultures et habitudes se sont mélangées et amalgamées afin d’aboutir à la formation des caractéristiques distinctives de la société antillaise, traits partagés inconsciemment par les gens des Caraïbes.

Condé nous fait voir aussi à quel point les employés de la plantation étaient assimilés à des animaux que l’on pouvait exploiter sans leur garantir leurs droits ; il ne faut pas non plus oublier les conditions déplorables dans lesquelles vivaient les travailleurs Noirs dans les plantations partout en Amérique depuis les États-Unis jusqu’au Brésil. Conditions que plusieurs fois faisaient bousculer les travailleurs des plantations vers la violence envers leurs maîtres. Sans doute, la colère attribuée au personnage d’Albert Louis est le reflet de cette situation vécue sous le joug de la domination européenne dans les Antilles :

Mais les gens sentirent que cette fois-là, Albert ne parlait pas à la légère, pour faire du bruit comme on le lui avait souvent reproché, qu’il y avait dans sa voix quelque chose de ferme et définitif qu’on n’avait jamais entendu. Aussi le suivirent-ils d’un regard songeur alors qu’il descendait le sentier menant aux cases, après avoir longé une mare dont les bourricots efflanqués buvaient l’eau boueuse. Les yeux d’Albert étaient pleins de larmes. Il aurait aimé terminer son service à la plantation Boyer-de-l’Étang sur un éclat, prendre par exemple Isidore à la gorge, l’envoyer rouler dans la poussière avec son registre crasseux, son encrier et sa plume sergent-major, le tuer peut-être, et cette violence en lui l’effrayait. Il sentait que toute sa vie, il n’aurait pas de pire ennemie. Pour se libérer, il sabra les herbes qui bordaient le sentier, puis se baissa pour ramasser trois pierres qu’il lança à toute volée. (Condé, 1987 : 14)

La présence de ces éléments dans l’œuvre nous montre un peu le caractère d’Albert, mais plus important, nous fait penser à un vrai classement social à l’interne de la société antillaise, dépeinte dans le roman par Maryse Condé. Il faut se rappeler que d’après la théorie de Tajfel et Turner (1979), la catégorisation sociale est définie comme un outil cognitif qui segmente, classe et ordonne la dynamique sociale ; en dehors de ces éléments déjà mentionnés, elle détermine aussi la place de chaque individu dans la société. De cette manière, on pourrait dire que notre personnage principal -Albert Louis- connaissait assez bien quelle était sa place dans la société où Blancs et Noirs cohabitaient et sans doute, il aurait voulu depuis longtemps appartenir à une couche sociale autre que la sienne.

Dans un monde de ségrégation et de souffrance, notre personnage a très bien su comment s’en évader ; il a évolué d’un petit enfant à un vrai homme à femmes, qui a appris très vite l’art de draguer :

À huit ans, il s’était élancé de la maîtresse branche d’un arbre à pain, car il s’était mis en tête de voler. On l’avait ramassé en sang parmi les feuilles sèches. Cette envie de voler, il ne s’en était débarrassé qu’à la puberté comme si brutalement il avait réalisé que les hommes sont attachés par les pieds à la terre et alors, pour oublier sans doute, il s’était vautré à se noyer dans les lits de femmes. Jeunes, vieilles, moins jeunes, moins vieilles, toutes y passaient. Un temps, il avait fait l’amour en même temps à une mère et à sa fille. Un temps, à deux sœurs jumelles. Heureusement sa semence ne donnait pas de fruits et le ventre de ses maîtresses restait plat. Sinon, il aurait peuplé la région de ses bâtards… (Condé, 1987 : 15)

Albert Louis, d’après la description faite par Coco, est un homme bien fait pour les femmes, un homme de haute taille et robuste, il alimente l’imaginaire européen de l’époque où l’homme noir est vu comme un prédateur sexuel ; selon Fanon (1952) -d’après la vision eurocentriste régente en Occident- le Noir c’est le sauvage (56).

En dehors des mérites galants, Albert Louis possédait des atouts physiques qui lui ont fait gagner un poste parmi les futurs employés dans la construction du canal de Panama.

À cause de sa haute taille et de sa robustesse, mon aïeul Albert Louis fut affecté à l’équipe des dynamiteurs. Car des arbres géants, des colosses qui s’étaient déployés impunément pendant des siècles, barrant la route au soleil ou à la lune, jalonnaient le tracé du canal… (Condé, 1987 : 20)

Cette description nous fait penser aux anciens marchés aux esclaves où les hommes et les femmes, ayant les meilleures conditions : taille, âge, force, etc… étaient mieux payés et réputés pour les divers travaux de la plantation. Mais en même temps, on penserait à l’infériorité raciale dont les Noirs ont été victimes.

Cette infériorité raciale est présentée par Maryse Condé. On pourrait se rappeler du séjour d’Albert Louis et de sa première femme Liza au Panama ; Albert Louis dans son infatigable désir de donner une meilleure qualité de vie à sa femme et à son fils, décide -venu le moment de l’accouchement- d’amener Liza à l’hôpital d’Ancon, géré par les Américains ; nonobstant Albert n’était pas conscient de sa place dans la société ; citons le passage pour mieux illustrer :

Toutes les femmes accouchaient dans leurs cases avec l’aide d’une matrone d’expérience et, quand ils n’étaient pas emportés par la malaria, la dysenterie ou le pian, leurs enfants venaient bien. Ne voilà-t-il pas qu’Albert se mit en tête de faire accoucher Liza à l’hôpital d’Ancon sous la surveillance de médecins américains ! Et que croyait-il donc que sa femme allait mettre au monde ? Un petit Blanc, peut-être ? Il n’est pas bon d’oublier sa couleur. C’est comme ce berceau qu’il avait acheté à un Chinois de Colón et qu’il avait recouvert d’un rectangle de tulle comme les Américains recommandaient de le faire. Sottise ! Sottise et prétention que tout cela ! (Condé, 1987 : 25)

Dans une société où il existe des groupes sociaux plus valorisés que d’autres et des caractéristiques physiques, sociales et culturelles appréciées davantage il est difficile de maintenir un climat social stable et pacifique, comme c’est le cas de la société insulaire présenté par l’auteure, où les conflits intergroupes deviennent donc -comme l’ont manifesté Tajfel et Turner (1979)- un indicateur d’un certain comportement social.

C’est à Panama que ce beau nègre connaît Liza, son premier amour, avec qui il engendra Albert son fils aîné. C’est aussi à Panama qu’Albert commence à gagner de l’argent et c’est là-bas où il entend parler pour la première fois de Marcus Garvey et de ses idéaux, auxquels il adhère rapidement. Idéaux qui lui font changer d’avis envers ses confrères. Notre personnage suit de près les idées de Justice et Liberté promulguées dans La Prensa, le journal de Garvey. Il se rendait souvent aux assemblées de Garvey pour écouter son message ; rapidement il se fait remarquer et on connaît mieux l’allure d’Albert : « Marcus Garvey ne manqua pas de remarquer ce grand nègre noir à crinière blanche, sombre et silencieux, vêtu avec une élégance qui tranchait sur la dégaine crottée des travailleurs du canal » (Condé, 1987 : 42) .

Sans doute, Albert fait fortune à Panama et il était bien décidé à atteindre un niveau social autre que celui des travailleurs du canal ou celui des travailleurs de la plantation.

Albert Louis ne supportant pas la mort de Liza, et après les gros travaux faits pendant un certain temps dans la construction du canal, prend un coup de vieillesse et opère un demi-tour pour regagner son cocon en Guadeloupe :

C’est vers cette année-là, l’année 1906, que les gens de la plantation Boyer-de-l’Étang virent revenir Albert tenant dans les bras un enfant pâlot, exhibant cette fragilité que confère le manque de lait maternel.

Albert portait un costume de serge noire, des bottes vernies de même couleur et un chapeau panama sous lequel moussait sa tignasse blanche. On s’étonna qu’il ait tellement vieilli en si peu de temps alors qu’il atteignait à peine ses trente-quatre, trente-cinq ans. Toutefois on était trop ébloui par la magnificence de sa tenue pour prêter attention à ses traits. Quelques esprits plus observateurs notèrent le pli amer de ses lèvres, le peu d’éclat de ses yeux, recouverts des taies de deuil du chagrin. Toutefois, dans leur majorité, les gens supputèrent surtout le montant de ses économies. Pendant tout ce temps-là, quel mégot il avait dû amasser !... (Condé, 1987 : 32)

On assiste donc à l’arrivée d’un héros déchu, qui quelque temps avant avait décidé de quitter le martyre de la plantation pour aller chercher fortune à Panama, avec la construction du canal. Mais la mort subite de sa femme représente pour lui aussi, d’une certaine manière, sa propre mort et le fait de devenir un être ingrat comme le décrit son beau-père le vieux Seewall :

Vraiment Albert était un mauvais nègre, un nègre sans cœur ! Est-ce que ce n’était pas la mère Seewall qui la première avait pris soin de son nourrisson, le fruit de sa propre fille ! Et voilà comment il les récompensait ! (Condé, 1987 : 40)

Albert reprend, comme beaucoup de ses compatriotes, le voyage vers sa terre natale. Ce voyage avait pour but essayer de se rencontrer avec soi-même après cet incident douloureux et aussi de trouver le soutien près de sa mère Théodora, à qui il a offert en plus d’une belle maison à La Pointe, beaucoup d’argent ; ce fait va aboutir à une ascension sociale inattendue, une caractéristique de la société antillaise maintes fois présente chez certains auteurs caribéens.

Théodora du jour au lendemain fait partie de la bourgeoisie antillaise et comme il était normal, elle se met à parler la langue du dominant : le français. Cette description nous fait penser à l’existence de cette dichotomie linguistique, dont parle Patrick Dahlet (2010) ; pour lui aux Antilles l’usage de la langue française devient un trait du dominant et l’usage du créole un trait du dominé ; situation qui achève à une dynamique plurilingue dans ce processus de quête d’identité ; dynamique très présente dans les îles des Antilles françaises où français et créole cohabitent dans une situation linguistique inégale ; où la langue du colonisateur devient plus prestigieuse que celle du colonisé ; notre personnage Albert Louis par exemple utilise la langue française comme langue de communication vu qu’il a toujours envisagé cette promotion sociale offerte aux dominants.

En plus, on a constaté comment l’argent dans une société -comme celle qui a été décrite par l’auteure- peut à son tour donner la possibilité d’une ascension sociale même si la personne n’est pas préparée pour assumer son nouveau rôle, comme a été le cas de Théodora. Un rôle qui demande non seulement un changement de mœurs, mais en plus, un changement de langue ; dans notre cas passer d’une langue quotidienne comme le créole à une langue plus prestigieuse -selon l’auteure- : le français. Du point de vue de la Créolité, ce changement de langue pourrait être vu comme un pas en arrière dans le projet d’émancipation postcolonial, étant donné que la langue créole se constitue comme un des principaux piliers de ce projet.

À travers Albert Louis, l’auteure reflète la théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner (1979) ; ce personnage est victime tout au long de l’œuvre de discrimination sociale à l’encontre d’un exogroupe plus prestigieux que le sien ; conscient de cette condition, il est obligé d’adopter un comportement intergroupe envers les individus appartenant à une catégorie sociale différente à la sienne.

Insatisfait de cette situation de discrimination, l’auteure nous dévoile le portrait d’Albert Louis comme un homme désireux d’aller vers un groupe social plus valorisant, celui des Blancs même s’il est Noir. On assiste à un conflit social et psychologique semblable à celui décrit par Franz Fanon au moyen de sa théorie sur le Complexe de Lactification, où les classes dominées cherchent à se ressembler à la classe dominante et palier cet itinéraire de souffrance. Ce passage d’un groupe social à un autre est assuré par de différents facteurs tels que : le talent, le travail ou la chance ; dans le cas de notre personnage il s’agit d’un changement de groupe grâce au travail. Dès son arrivée au Panama, Albert Louis a toujours songé à se forger un meilleur avenir et à s’égarer aux Blancs, comme l’a très bien montré l’auteure : bientôt, il s’est mis à défricher un quadrilatère dans la forêt et à bâtir non pas une case, mais un bungalow sur le modèle de ceux des employés américains du canal (Condé, 1987 : 25). Il n’a fait que travailler dur pour obtenir ce qui lui avait été nié par nature : de l’argent, du prestige social et une meilleure condition de vie non liée à sa couleur de peau. Aussitôt dévoilé le secret de l’ascension sociale, Albert Louis entreprend son projet ; c’est ainsi qu’il commence à voir ses économies augmenter et changer son style de vie. Sans aucun doute, le patriarche de Louis devait avoir une compagne à sa hauteur, avec sa même ambition et son désir d’avoir une promotion sociale ; Élaïse Sophocle devient ainsi la nouvelle madame Louis.

Finalement, Albert n’était pas un homme si rude comme on l’aurait cru et la mort de Liza ne fait que nous montrer l’homme sensible et faible qui dormait dans l’intérieur d’Albert ; lui qui ne peut pas supporter la solitude, le fait de ne pas avoir de près l’amour sincère d’une femme, part se recueillir vers les bras de sa mère Théodora, qui s’occupera de lui et de son petit-fils ; et décide d’y passer une saison avant d’entreprendre un nouveau voyage.

1.2. Liza

Liza, la petite jamaïquaine, décide un jour comme plusieurs Antillais à l’époque de quitter son île, partir avec sa famille et chercher fortune dans un autre pays. Elle décide de profiter de la construction du canal de Panama pour s’aventurier avec sa famille et essayer dans le but d’avoir une meilleure situation sociale et économique. Liza nous fait aussi penser au grand nombre de jamaïquains qui décidés à se forger un meilleur avenir sont venus travailler au Costa Rica, pendant la construction du chemin de fer.

Liza arrive au Panama avec ses parents -le vieux Ambrosius Seewall et sa mère- pour travailler comme on l’avait déjà mentionné dans la construction du canal. C’est là-bas qu’elle connaît Albert qui ébloui par la beauté de la jeune fille n’arrête pas de penser à elle, même au point de perdre le sommeil. On apprend que Liza était belle et bien plus jeune qu’Albert, qui à l’époque doublait son âge. Albert dans son inquiétude de connaître un peu plus sur cette belle fille va s’informer près de ses voisins auxquels -comme dit l’auteure- en un an il n’avait jamais eu l’intention d’adresser la parole : « Pardon du dérangement ! À qui est une jeune fille de seize ans comme ça, noire, mais pas noir-noire. Des grains de beauté plein la joue droite et des yeux à vous promettre le Paradis » (Condé, 1987 : 23).

À vrai dire, Liza n’était pas comme les prostituées qu’Albert fréquentait à Colón dans le bordel de Front Street ; elle était très différente, avec une beauté éblouissante, elle a bien su apprivoiser Albert.

La jeune Liza était d’un doux caractère et d’une joie éternelle, cette affirmation peut être constatée dans la citation suivante :

Liza chantait du matin au soir. Cela commençait quand elle préparait la gamelle que son homme emporterait au travail jusqu’au moment où elle allumait le feu de son dîner. Quand Albert revenait, c’étaient des rires, des petits cris, des pépiements d’oiseaux en fête. Non, les gens n’ont pas le droit d’éprouver autant de bonheur que cela ! On attendait la cassure, la rupture. On attendait qu’Albert reprenne le chemin du bordel de Colón ou, mieux, qu’il regarde une autre femme du village. On attendait que, pris de boisson, il bosselle le joli visage de Liza. Rien de tout cela ! Et Liza chantait toujours !

Au bout de quelques mois, les gens s’aperçurent que son ventre s’arrondissait et ils comprirent qu’il y aurait bientôt un troisième occupant dans la case. C’est alors qu’Albert lui-même commença de chanter ! (Condé, 1987 : 24)

Liza déjà enceinte n’arrêtait pas de nous charmer avec sa beauté caractéristique et sa toute nouvelle timidité dans sa manière d’agir et elle réussit à faire changer le caractère fort et hostile d’Albert. Sans doute, Liza avait un charme exceptionnel qui se prolongeait à toutes les étapes de sa courte vie ; même Albert se demandait souvent pourquoi il l’aimait à un tel point :

On ne sait jamais pourquoi on se met à aimer une femme comme on n’en avait jamais aimé aucune avant elle. Elle n’est pas plus claire, elle n’est pas plus mince ni plus jolie. Et quand même, devant elle, on est comme un esclave du temps longtemps devant son maître. Prêt à danser pour la distraire. Prêt à baisser la tête, pour lui demander pardon. Tout a commencé parce qu’elle s’est moquée de moi : « Tu sais comment on t’appelle ? Moudongue3 ou Soubarou4 ! » Aucune femme, jamais, ne s’était moquée de moi. Chiennes couchantes à mes pieds, voilà ce qu’elles étaient toutes. Et du coup, je les méprisais.

Liza, Liza, c’était différente. Elle était, elle était… (Condé, 1987 : 34)

Comme on l’avait déjà dit, Liza n’a qu’un séjour assez éphémère sur terre ; elle décède après la naissance de son fils Bert. C’est pour cette raison que l’on ne connaît pas beaucoup sur elle, cependant grâce aux multiples souvenirs évoqués par Albert on peut se faire au moins une idée de cette jeune femme qui a su comment rendre fou d’amour son mari :

Cette femme-là, c’était un tourment d’amour5. Tout fondait en elle, de sa bouche à la pointe de ses orteils. Je ne pouvais pas me rassasier. Je lui disais : « Fleur de ma vie es-tu lasse ? » Elle riait, elle riait tout le temps, ah ! Si joliment. Un chant d’oiseau sur la branche. (Condé, 1987 : 45)

Liza, le premier amour d’Albert, cède d’une certaine manière sa place à Elaïse la nouvelle madame Louis, qui ne connaît pas grande chose sur elle sauf le simple fait que son mari l’avait connue avant. On peut mieux exemplifier cette affirmation avec une des dernières phrases qui nous parle de Liza, lors d’une discussion entre Bert et Elaïse, dans laquelle cette dernière lui avoue qui était sa mère :

-Quel malheur que tu ne sois pas ma mère !

Elaïse, se méprenant, virevolta sur ses bottines :

-Tais-toi ! Ta mère était… Ta mère était…

-Qui était-ce en vérité ?

Elaïse prise de court rassembla les rares éléments de connaissance dont elle disposait et murmura :

-C’était une négresse anglaise que ton père avait connue à Panama… (Condé, 1987 : 76)

C’est de cette manière que les descriptions sur Liza sont closes par l’auteure, avec un ton de jalousie dans les propos d’Elaïse. Il est vrai que l’on connaît très peu d’information sur Liza, mais on ne peut pas ignorer son importance dans l’œuvre. C’est Liza qui devient la principale motivation d’Albert pour avoir un meilleur avenir ; on osera dire qu’il existe un Albert avant Liza et un autre après elle. C’est à partir du moment où elle tombe enceinte, qu’Albert n’a pas fait autre chose que travailler fort dans le but de donner à sa femme et à son fils les mêmes conditions de vie qu’avaient les Américains qui travaillaient dans la construction du canal. Dans son désir de leur donner un avenir digne de n’importe quelle famille « blanche », Albert commence le long trajet de ce qu’on appelle le changement de groupe social dont la théorie de Tajfel et Tourner (1979) nous a déjà parlé.

Bref, avec Liza on apprend que tous les Antillais ont les mêmes soucis et les mêmes espoirs, comme s’il s’agissait des frères et des sœurs élevés dans une même famille ; des êtres ayant un passé en commun et un avenir semblable, malgré la distance géographique et les différences. On pourrait dire que l’auteure place le personnage de Liza, à l’œil nu, vu comme peu important pour le déroulement de l’histoire; cependant c’est à travers elle que l’on apprend que des caractéristiques et des espoirs sont partagés par tous dans le vaste bassin des Caraïbes ; comme l’avait remarqué autrefois Glissant (1997) avec le concept d’Antillanité, que d’après lui est présent dans l’espace géographique des Caraïbes, même s’il ne l’est pas dans l’imaginaire collectif des peuples antillais.

Liza, une négresse anglaise provenant de la Jamaïque a dû entreprendre le même voyage effectué par Albert Louis -un nègre des Antilles françaises- afin de jouir d’une meilleure condition de vie. Déjà à Panama, elle se rend compte que ses désirs et ses valeurs étaient pareils à ceux d’autres nègres venus d’ailleurs et malgré les différences linguistiques, ils avaient des traits identitaires en commun. Liza et Albert, d’origines différentes, n’étaient plus une Jamaïcaine ni un Guadeloupéen ; ils sont devenus des êtres identiques à part entière représentant des valeurs culturelles et spirituelles communes ; des valeurs -comme l’avaient dit Chamoiseau, Confiant et Bernabé (1990) - qui forment l’identité créole des Antilles.

1.3. Élaïse Sophocle

Finalement, on analysera le troisième personnage qui évoque les traits caractéristiques de l’identité antillaise présents dans l’œuvre de Condé : Élaïse Sophocle. Après avoir souffert quelques années de solitude maritale, Albert décide un jour de refaire une famille avec cette institutrice. On sait qu’Elaïse était la fille naturelle d’un des premiers hommes politiques de la Guadeloupe, mais son père ne s’était jamais intéressé à elle et c’est sa mère Louise Sophocle qui pour l’élever et lui donner une éducation avait dû fortement travailler :

Son père ne s’était jamais soucié d’elle et Louise, méritante, l’avait élevée en vendant des gâteaux de patates et des gâteaux marbrés derrière la cathédrale de Saint-Pierre-et-Saint-Paul. On s’étonne que ces commerces-là rapportent de quoi faire d’une fille une institutrice ! En tous cas, Élaïse Sophocle fut l’une des premières de sa génération à obtenir le brevet élémentaire qui donnait alors accès à l’enseignement. (Condé, 1987 : 69)

Elaïse représente sans doute le fruit d’une nouvelle génération d’Antillais qui cherche, au moyen des études, à se détacher du travail dans la plantation. Selon Licata (2007), il est possible pour quelqu’un appartenant à un groupe social déterminé de quitter individuellement ce groupe pour s’intégrer à un autre. Ce changement de groupe est possible grâce à la perméabilité des frontières entre les groupes ; ce passage est assuré par des facteurs tels que le talent, comme c’est le cas d’Élaïse, le travail ou la chance.

On pourrait dire qu’Élaïse était une fille bien élevée et sans doute belle et bonne à marier ; de la même façon que la Pénélope d’Odyssée, Élaïse a vu défiler plusieurs candidats venus pour la demander en mariage, mais sa mère toujours soucieuse de son avenir, leur refusait cette chance. Il faudrait attendre le tour d’Albert pour voir changer la situation et haleter l’espoir de voir un jour Élaïse mariée, contre tous les pronostics des gens de la ville.

Assise dans sa berceuse dans le petit salon de sa maison, rue Rouget-de-Lisle, Louise, la mère avait vu de nombreux hommes défiler pour lui demander la main de sa fille. Elle les avait écoutés poliment avant de mener son enquête sur leurs comptes en banque et leurs promesses d’avenir. Puis elle leur avait donné sa réponse. Invariablement négative. Ce manège durait depuis deux ans, et les gens commençaient de rire en prévoyant qu’Élaïse finirait par rapporter à sa mère un ventre à crédit, quand Albert était venu prendre place dans le salon exigu et encombré. Élaïse n’avait pas été consultée.

Un jeudi où elle se permettait une grasse matinée, Louise, lui portant son bol de café, lui avait dit :

-À quatre heures, Albert Louis vient te parler.

Et elle avait compris ce que cela signifiait.

La cour d’Albert dura exactement trois mois. (Condé, 1987 : 69)

Sans doute, la citation précédente nous révèle non seulement les atouts -supposons physiques, intellectuels et spirituels- d’Élaïse vis-à-vis des autres filles de la ville ; ce n’est pas n’importe quelle fille qui peut se permettre le luxe de refuser autant d’opportunités de se marier dans une société où la femme n’était pas en égalité de droits et d’opportunités avec les hommes. Et aussi, on peut dire qu’Élaïse se présente comme une fille soumise à la volonté de sa mère, assimilée un peu à la situation vécue par les personnes dans les territoires des Antilles françaises dépendants économiquement, politiquement, culturellement et socialement de la métropole ; c’est depuis Paris que l’on trace les lignes à suivre dans les territoires insulaires, maintes fois sans connaître les vrais désirs ni les besoins de ces terres. C’est à la fin, c’est Louise Sophocle qui décide avec qui elle doit se marier, sans prendre en compte l’opinion qu’elle ait de son futur mari. Élaïse l’éternellement belle est décrite par l’auteure comme l’antithèse d’Albert, un contraste facile à constater :

Sur un des murs du salon de la maison de la rue du Faubourg-d’Ennery, celle-là même où a grandi ma mère, est fixée la photo de ce mariage et je pense qu’elle l’a regardée sans la voir comme ces objets trop familiers auxquels nous ne prêtons aucune attention. Albert si grand à côté d’Élaïse si petite. Albert si sombre à côté d’elle si lumineuse, investie de cette beauté qui ne devait plus la quitter. Albert englué dans ses souvenirs d’humiliation et de souffrances. Elle espérant malgré tout voir sourire une aurore de gazouillis d’enfants. (Condé, 1987 : 70)

Notre identité se détermine toujours en contraposition à celle de l’autre, on est ce que l’autre n’est pas ; Élaïse n’est pas l’exception, elle se définit en fonction d’Albert, un homme sombre plein de tourments ; elle, une femme douce et éblouissante. On ne pourrait pas finir notre portrait d’Élaïse sans faire appel à la citation suivante, extrait décrivant la perfection quasi éthérée de cette femme : « Élaïse exsudait la tendresse comme une fleur le parfum. Il lui suffisait de poser sur un malade ses mains fines et veinées pour que toute douleur disparaisse et que s’installe la paix ». (Condé, 1987 : 75)

On pourrait dire qu’Élaïse est le meilleur partenaire qu’Albert aurait pu trouver, une fille simple, mais éduquée, d’une beauté extraordinaire et d’un cœur qui vaut de l’or.

On a pu constater comment Madame Louis a réussi à son tour à changer de groupe social ; comme avait été exposé par la théorie de l’identité sociale, la perméabilité des frontières entre les groupes sociaux permet ce passage grâce au travail, au talent ou à la chance. Dans le cas d’Élaïse, un passage assuré par deux facteurs à savoir : son talent et le fait qu’elle appartenait à une nouvelle génération d’antillaises qui préoccupées de leur avenir ne se contentaient pas de rester à la maison et garder les enfants, au contraire, elles voulaient de meilleures conditions de vie. C’est ainsi qu’Élaïse avait fait des études dans le domaine de l’enseignement et donc elle avait un travail bien rémunéré et ainsi elle avait plus de chances ou d’opportunités de trouver un bon candidat pour se marier.

Conclusions

Finalement, l’analyse effectuée dans ce travail de recherche ne serait pas non plus le dernier apport concernant le sujet étudié et que notre approche viendrait contribuer à la construction d’un autre regard -non exclusivement- de ce roman, mais de l’œuvre de Maryse Condé et de sa critique littéraire.

Dans cette étude, on a vu comment l’auteure a présenté les portraits des trois personnages principaux de façon très différente les uns des autres, mais avec un trait caractéristique en commun : le désir de progrès et de trouver un meilleur avenir loin de la plantation. Même si l’on sait bien que la société antillaise a domicilié son berceau -d’après Édouard Glissant (1997) et son concept d’Antillanité- dans la plantation. C’est dans cet espace où une grande partie des caractéristiques distinctives de la société des Antilles est formée. Une société pyramidale où Blanc et Noir s’opposent de façon symbolique l’un au sommet, l’autre à la base respectivement. On pourrait dire que l’homme Noir est plus attaché à la terre donc à la plantation et pour atteindre un jour le sommet dans cette société, il faut qu’il quitte la plantation pour chercher de nouveaux horizons ailleurs qui lui permettent son épanouissement.

La Vie Scélérate présente le sujet de l’ascension sociale d’une modeste famille antillaise qui dans un premier temps s’occupait -comme une grande partie de la société insulaire- des travaux dans la plantation. Puis, par un coup de chance, mais en plus à force de travail, son fondateur Albert Louis commence à obtenir de l’argent au moyen d’une affaire de pompes funèbres, lors de la construction du canal de Panama.

Et consciente de cette réalité, l’auteure a voulu nous la présenter et nous transmettre au moyen de son œuvre ce désir d’évasion qui existe dans la société antillaise. Elle nous a fait voir à travers ses personnages les valeurs propres aux peuples antillais ; des valeurs en accord avec celles prônées par les courants de l’Antillanité et de la Créolité plusieurs fois présents dans l’espace géographique de l’archipel des Caraïbes, mais oubliées ou banalisées des esprits de ses habitants.

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  1. 1 Henri Tajfel, psychologue social, surtout connu pour ses travaux pionniers sur l’aspect cognitif des préjudices et l’identité sociale. Il est un cofondateur de l’European Association of Experimental Social Psychology.

  2. 2 John Charles Turner, psychologue social anglais, surtout connu pour les travaux pionniers sur la théorie de l’auto-catégorisation.

  3. 3 Race d’esclaves réputés pour leur humeur taciturne.

  4. 4 Sauvage.

  5. 5 Pâtisserie antillaise.


Recibido: 24 de enero, 2024

Aceptado: 25 de noviembre, 2024

Doi: 10.15359/ra.1-35.5


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